Julien Bahain : Et si on traversait l’Atlantique à la rame ?

« Et si on traversait l’Atlantique à la rame ». Une phrase simple mais lourde de sens quand j’y repense. Je me souviens encore de ce coup de téléphone à Patrick Favre, ce soir de Septembre 2012. Je l’ai appelé alors que j’étais au pub à Toulouse à boire une bière avec Cédric Berrest et j’ai prononcé cette phrase « et si on traversait l’Atlantique à la rame ». Une situation de la vie quotidienne et pourtant un déclic qui a profondément bouleversé ma vie. Je parle ici d’un déclic car pour moi cela ne fut pas la naissance du projet. Ce ne fut que la prise de conscience que cela était possible.

Tout est né d’une rencontre en 2008. Patrick se préparait à sa 2ème traversée à la rame et en solitaire de l’Atlantique sud et je revenais des Jeux Olympiques de Pékin avec une belle médaille de bronze autour du cou. Nous étions les parrains d’un événement organisé au profit d’une association « maladie rare » (AFDI). J’ai passé toute une journée à parler avec ce personnage haut en couleurs qu’est Patrick. J’ai été attiré par sa philosophie, par sa manière d’aborder les choses, par sa simplicité et sa vision de la performance. 4 années ont passé au cours desquelles nous avons suivi les exploits de l’un et de l’autre avec beaucoup de sincérité et de respect mutuel. C’est finalement un coup de fil à 2 mois des Jeux Olympiques de Londres 2012 qui a ravivé une flamme que je ne soupçonnais même pas exister en moi. Patrick venait d’accomplir l’exploit de traverser l’Atlantique Sud à la rame à huit rameurs et en un temps de 34 jours faisant de cette traversée la 4ème plus rapide de l’Histoire. Il venait aux nouvelles mais surtout il était intéressé pour avoir des contacts parmi les rameurs de haut niveau qui auraient pu envisager de se lancer dans un défi. Patrick était persuadé qu’avec 6 rameurs de haut niveau et 2 skippeurs, il serait possible de descendre le record sous les 30 jours, barre mythique des traversées océaniques à la rame. Mon  esprit de compétition a dû très certainement être titillé quelque part au plus profond de moi car ma réponse directe fut « écoute Patrick, pour l’instant, j’ai d’autres choses sur le feu. Je ne sais pas ce que je fais après Londres mais on se rappelle ». Une fois raccroché le téléphone, j’ai discuté avec Cédric Berrest, mon coéquipier, et j’ai évoqué l’idée d’une traversée. « Pourquoi pas ? ». Il est vrai que cela avait l’air d’être une aventure hors du commun. J’en ai parlé avec ma fiancée en essayant de sonder le terrain quant à une idée qui n’est pas de tout repos ni du plus simple à accepter pour la personne qui partage votre vie. Je crois que sa réponse a fait tomber des barrières psychologiques : « si tu as l’occasion et que tu ne le fais pas, je le ferai à ta place ». Puis les JO sont passés par là. Une véritable déroute pour Cédric et moi. Grands favoris de l’épreuve du deux de couple, multi-médaillés mondiaux et européens sur l’olympiade, nous échouons sur les Jeux et terminons à une sombre 10ème place. Sombre car au-delà du classement brut, nous avons été spectateurs de nos courses plutôt qu’acteurs. Nous n’avons même pas pu nous battre sur nos courses. Et pour un compétiteur, qui plus est favori, il n’y a rien de plus blessant que de ne pas se battre. C’est au fond du gouffre que j’ai retraversé la Manche en Eurostar avec ce goût amer de la défaite personnelle. Je ne me suis pas réalisé sur ces Jeux comme j’aurais dû normalement le faire. 4 années passées à ne vivre, ramer, dormir que pour cette semaine de compétition et me voilà filant dans la colonne des non-médaillés à l’arrivée à Gare du Nord. A gauche, direction les Champs Elysées. A droite, direction… direction « où vous pouvez » !

Finalement, on ne prévoit pas l’ « après ». Est-ce une bonne chose ? Avec le recul, je me dis qu’il n’y a pas de bonne ou mauvaise décision. On vit dans l’instant, on vit dans l’Heure-H au Jour-J. Je n’avais pas imaginé perdre même si parfois on peut se dire « et si .. ? ». Mais je n’avais pas imaginé un instant que je ne performerais même pas, que je serais l’ombre de moi-même. C’est vide et creux que je suis rentré chez moi. Assis dans mon canapé, il me fallait essayer de me reconstruire, de réaliser une performance quelle qu’elle soit. J’ai tout d’abord fui. Je n’ai pas affronté les choses en face. Avec ma fiancée, nous sommes partis au Canada pendant 3 semaines. Un bagage à main dans l’avion, une location de moto à l’arrivée et j’ai avalé plus de 2000km de routes en ne pensant tout simplement pas. Le retour a été encore plus dur. J’ai essayé de clore la saison en participant en quatre de couple au championnat d’Europe. Un fiasco. Une 12ème place qui a fini de me mettre la tête sous l’eau.
Et je me suis souvenu de Patrick et de son message, de Patrick et de sa vision de la vie, de Patrick et de sa philosophie de la performance. J’ai pris mon téléphone en ce soir de septembre 2012 et je l’ai appelé. « Et si on traversait l’Atlantique à la rame ».

Julien Bahain. Sport : Aviron.Médaille de bronze aux Jeux Olympiques de Pékin en 2008, médaille d’or aux championnats d’Europe en 2007 et 2008, champion de France en de 2008 à 2014.
Palmarès : http://www.lequipe.fr/Aussi/AussiFicheAthlete24911.html
Blog : http://julienbahain.centerblog.net/m/

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