Adama Coulibaly : Le choix du vice ou de la vertu

L’histoire des arts martiaux rapporte comment certains pratiquants redoutables de peu de vertu ont porté préjudice à la société. Le même phénomène, dans le cadre de l’athlétisme a pu être constaté en Grèce antique. Jacques ULMANN rapporte que des athlètes « honnis, méprisés, de Xénophane à Galien, pour leur stupidité et pour leur genre de vie, autant qu’admirés pour leurs exploits, furent à l’origine d’une véritable dégénérescence et même de la disparition de l’athlétisme grec. » (J.Ulmann, De la gymnastique aux sports modernes, histoire des doctrines de l’éducation physique).

La performance et l’efficacité à l’entraînement ou dans la gestion d’un club ou d’une fédération ne suffisent donc pas à elles seules à qualifier le pratiquant vertueux d’art martial.

Il est vrai que les écoles d’arts martiaux en occident ne sont pas des monastères, et subissent les influences et les sollicitations diverses de la société, dans un contexte où la mondialisation et les nouvelles technologies de la communication font de la planète un gros village. C’est alors une raison suffisante pour mettre d’avantage l’accent sur l’exigence morale et l’éducation civique dans les cours d’arts martiaux. Sans être magiques, les arts martiaux perdraient progressivement de leur attrait si cette tendance au manque de courage et à la lâcheté, heureusement loin d’être générale, devait se poursuivre.

Les adultes, qui sont les référents des jeunes et des enfants, sont souvent ceux qui laissent pantois leurs proches, lorsqu’ils ont une parcelle de pouvoir, une promesse de promotion, ou encore subissent une intimidation. On balbutie alors un charabia incompréhensible pour se justifier, au grand désarroi de ceux qui espéraient trouver du courage, de la bravoure et de l’espoir dans l’école d’arts martiaux, là où ils rencontrent finalement renoncement et lâcheté.

Le manque de courage, ce n’est pas seulement renoncer à son devoir de lucidité pour renforcer la collectivité, mais c’est aussi user et abuser de positions dominantes, où il est aisé de « vaincre sans péril « .

Tout cela doit-il surprendre ? Le cheminement du pratiquant est souvent étriqué du fait des aléas de la vie moderne, l’art martial étant considéré comme un loisir, et non une école d’éducation personnelle et civique où le loisir a néanmoins sa place. Par ailleurs, le grade parfois rapidement acquis, la médaille et la fonction de dirigeant sont valorisés au détriment de l’Esprit (do).L’art martial, et encore moins la fonction de dirigeant, ne sont pas une fin en soi. Ce sont des moyens pour l’action vertueuse et citoyenne.

Fondamentalement, il s’agit d’amener les pratiquants, à quelque niveau qu’ils puissent se situer, à faire une introspection nécessaire dans le sens de (re)trouver l’harmonie du corps et de l’esprit, condition sine qua non pour assumer de manière courageuse et juste les responsabilités individuelles et sociales. La responsabilité des maîtres et des dirigeants est cruciale pour l’accomplissement de cette exigence morale et éthique. Le rôle du maître est de guider l’élève qui en a besoin. Il a un rôle éducateur et initiateur, avec des connaissances techniques, morales et philosophiques; ces connaissances tirent leur source dans le profane et le sacré. Mais comment un maître, qui visiblement n’a pas grande maîtrise sur sa propre volonté, sauf en aparté, peut-il insuffler autre chose que les faux fuyants, en d’autres termes l’inaction?

Or l’attitude morale est une action. Cela correspond à l’esprit des arts martiaux, qui prônent plutôt l’action positive que le renoncement, l’hypocrisie et la fausseté. L’éducation des hwarangs, leur formation, ne visait pas seulement à la création de guerriers impitoyables; elle tendait plutôt, grâce à une amélioration psychophysique, morale, sociale, militaire et littéraire, à la formation de personnes équilibrées et sereines. (Kim Min Ho, l’origine et le développement des arts martiaux).Peut-on s’opposer à la voie de la dignité et du bonheur, l’action vertueuse suprême, pour rejoindre Aristote avec qui nous avons débuté la présente réflexion? Ne compromettons pas ce moyen efficace pour l’action civique responsable et équitable !

Adama COULIBALY
Instructeur au Club Saint Germain Paris

Laisser un commentaire

Commentaire (requis)

Vous pouvez utiliser ces balises HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Nom (requis)
Email (requis)